La culpabilité d’être une victime…

«Mais qu’est-ce qu’elle a ?! Pourquoi elle nous fait ça ? Franchement avec tout ce qu’on a fait pour elle. Elle devrait être reconnaissante et à la place elle nous fait honte !» ou alors «C’est l’adolescence, ça lui passera, les filles c’est comme ça, toujours à se plaindre et en faire trop !» ou encore «C’est sûrement à cause de l’alcool, de la drogue, des mauvaises fréquentations, de la télé, c’est ça la nouvelle génération, etc…»

Vous savez ce qui se passait dans ma tête ?

Je me sentais seule au monde. Perdue. Dévastée. Enervée. Incomprise. Déconnectée. Je savais pas à qui en parler. J’avais peur. Je me sentais coupable. Et si c’était de ma faute ? Et si c’était dans ma tête ? Et si j’exagérais ? Pourtant les conséquences étaient bien là. Mon corps et mon esprit me le rappelait chaque fois. Comme ce foutu vaginisme qui m’a gâché la vie ces dernières années. Mais je voulais pas voir ces maux de mon corps et de mon esprit. Je voulais oublier. J’évitais de me retrouver seule avec moi-même pour pas penser. J’enchainais le travail et les soirées à outrance. Alors comment m’en sortir ? Comment en parler ? Comment j’arrête de penser que tout ça et dans ma tête ou que tout ça est de ma faute ? Comment arrêter de me sentir coupable ?

La plupart des proches et professionnels de santé ne se posent pas la question qui serait pourtant essentielle : «Qu’est-ce qu’on a bien pu leur faire de si grave pour qu’ils soient comme ça et pour qu’ils souffrent autant ?»

En effet, le plus souvent c’est la victime qui est considérée comme coupable !

Si elle n’a pas dénoncé les violences sexuelles et/ou l’agresseur
elle doit sans cesse se justifier d’être pénible, difficile, tout le temps mal, se plaignant, s’isolant, d’être en échec scolaire, professionnel, amoureux, d’avoir des conduites à risque (comme la consommation d’alcool, de drogue, des rapports sexuels non protégés) qui font qu’elle est jugée très négativement.

Et si elle a dénoncé les violences sexuelles et/ou les agresseurs, elle est soupçonnée ou accusée d’exagérer, de ne pas avoir le sens de l’humour, d’être méchante, égoïste, perverse, de l’avoir bien cherché, de ne pas avoir fait ce qu’il fallait pour l’éviter : « tu aurais dû …», « pourquoi as-tu fait…?»

Les victimes de violences sexuelles restent fréquemment sans secours. Leurs blessures, leurs symptômes au lieu d’être soignés et pris en compte, leur sont continuellement reprochés, comme si elles en étaient seules la cause par «leur comportement, leurs imprudence, leur caprice, leur mauvaise volonté, leur égoïsme, leur ingratitude, leurs provocations, leurs faiblesses de caractère», quand ce n’est pas «leur méchanceté, leur agressivité, leurs vices ou leur folie» qui leur sont reprochés.
Et il arrive souvent que la famille, les proches, les professionnels de santé se plaignent «de n’avoir vraiment pas de chance d’être obligés de s’occuper et de supporter des personnes aussi problématiques», sans qu’aucun ne s’interroge sur ce qui a pu bien se passer et leur arriver, ni sur le fait qu’une aussi grande souffrance doive avoir forcément une cause.

Et pourtant les conséquences pour ces victimes sont bien présentes et dévastatrices. Mais il existe aujourd’hui dans notre société une méconnaissance généralisée de la gravité de leurs conséquences concernant la santé psychique, les capacités cognitives, les apprentissages , la socialisation, la vie sexuelle, la vie amoureuse, les risques de conduite à risque, de marginalisation, de délinquance, sans oublier les risques d’être à nouveau victime de violences ou d’en devenir un auteur.

Mais alors pourquoi les victimes ne disent pas qu’elles sont victimes ?

En plus du déni et de la loi du silence qui s’imposent à elles, les victimes sont prisonnières de troubles psychotraumatiques et de stratégies de survie qui leur brouillent encore plus l’accès à leur vérité :

  • avec de fréquentes amnésies traumatiques¹ : « pour se protéger de la terreur et du stress extrême générés par les violences, le cerveau disjoncte et déconnecte avec les circuits émotionnels et ceux de la mémoire », explique Muriel Salmona, psychiatre et présidente de l’association Mémoire traumatique et victimologie ;
  • avec des souvenirs tellement saturés de troubles dissociatifs² que les violences peuvent leur paraître pas si graves, ou bien irréelles, du fait de sentiments d’étrangeté et de sensations d’avoir été spectatrice de la scène de violence ;
  • avec des conduites d’évitement³ qui font éviter tout ce qui peut se rapporter aux agressions ;
  • avec des sentiments de honte et de culpabilité qui les isolent et les condamnent au silence : parce qu’elles n’ont pas compris pourquoi elles n’ont pas pu se défendre ou fuir, pourquoi elles sont restées avec l’agresseur, parce que la sidération⁴ au moment de l’agression est incompréhensible, parce que l’anesthésie émotionnelle⁵ liée à la disjonction rend confuse, et parce que certaines conduites dissociantes⁶ font naître le doute («l’agresseur a peut être raison, et si j’aimais ça…, et si je ne méritais que ça…») ;
  • avec des difficultés pour parler lorsque les agressions se déroulent au sein de la famille, selon Coutanceau (2010) : « la violence dans des systèmes clos freine la parole de la personne qui se trouve souvent dans des situations d’emprise. Il est ainsi plus difficile de dénoncer une personne que l’on connaît et d’autant plus lorsqu’il s’agit d’un proche ou d’un membre de la famille, car les abus sont enfermés dans une relation intime, dans une forme de secret entre l’auteur et la victime qui en devient une sorte de complice. On observe des sortes de bulles qui se referment sur elles-mêmes et donc sur les personnes victimes.»

    En bref, non seulement les violences sexuelles sont très rarement identifiées, les agresseurs encore moins dénoncés, les conséquences sur la santé quasiment jamais dépistées ni traitées, mais le plus souvent les victimes vont être abandonnées, rejetées, exclues, condamnées du fait de leurs symptômes, obligées de s’expliquer et de se justifier par rapport aux troubles du comportement et des conduites qu’elles développent fréquemment, ce sont elles que LA SOCIÉTÉ va culpabiliser. Et lorsque l’entourage refuse d’entendre la souffrance exprimée ou ne pas reconnaître les faits qui l’ont provoquée, lorsque le récit est rendu impossible par l’environnement de la personne, qu’il soit familial ou socioculturel, la contradiction de la blessure peut fortement inhiber tout processus de résilience.

    Et oui, bien qu’il soit long et tortueux, le chemin qui mène à la reconstruction existe. Les violences sexuelles peuvent paraître impossibles à dépasser, pourtant face à l’incompréhensible, la violence ou l’horreur, certains s’en sortent. Cette capacité insoupçonnée à rebondir après un traumatisme s’appelle la résilience (c’est un concept que nous développerons dans un prochain article, je vais pas tout vous dire d’un coup vous saturerez !)

    Pour terminer sur une note positive, comme toujours (j’essaye du moins), histoire de ne pas trop plomber l’ambiance. IL Y A DE L’ESPOIR. Oui la reconstruction existe. Oui on peut dépasser ce sentiment de honte et de culpabilité mais pour cela il va falloir que la société et les mentalités évoluent. Il faut arrêter de culpabiliser les victimes. Il faut accepter et entendre que ce genre de violences existe, et que les conséquences pour ces victimes sont gravissimes. Ne soyez pas le proche ou le professionnel de santé culpabilisateur, posez-vous la bonne question : «Qu’est-ce qu’on a bien pu leur faire de si grave pour qu’ils soient comme ça et pour qu’ils souffrent autant ?»



    Quelques explications et définitions tirés du Dictionnaire de la Psychiatrie de Pierre Juillet mais avant tout des travaux de la psychiatre Muriel Salmona (précurseure dans le domaine) afin de comprendre les termes spécifiques et techniques cités plus haut :

    1 : L’amnésie traumatique se définit cliniquement par l’incapacité de se souvenir en totalité ou en partie d’éléments importants d’un événement traumatisant. Cette incapacité doit être liée à des mécanismes psycho-traumatiques dissociatifs et non à d’autres facteurs comme un traumatisme crânien, la consommation d’alcool et de drogues, ou à des phénomènes d’oubli volontaire ou d’oubli physiologique.
    2 : Les troubles dissociatifs sont un ensemble de troubles psychiatriques caractérisés par la survenue d’une perturbation touchant des fonctions normalement intégrées, comme l’identité, la mémoire, la conscience et la perception de l’environnement.
    3 : La conduite d’évitement est un comportement qui consiste, pour un sujet phobique, à éviter la confrontation avec l’objet, la situation, la personne ou l’animal phobogène, la simple anticipation déclenchant une réaction anxieuse importante.
    4 : La sidération est définit comme un état de mort apparente, d’immobilisme.
    5 : L’anesthésie émotionnelle est définit comme une absence de tout sentiment et intérêt manifeste pour autrui, y compris à l’égard des proches. Le patient est conscient de l’abrasion de ses émotions et de l’impossibilité de les moduler. Il s’agit de la forme extrême du repli dépressif et de l’enfermement dans la douleur morale, qui aggrave d’autant plus le vécu d’inutilité et de culpabilité.
    6 : Les conduites dissociantes sont définit comme des conduites dissociantes anesthésiantes avec des produits dissociants ou avec des comportements dissociants : mises en danger, conduites à risques, auto-mutilations, violences envers autrui ayant pour but de récréer un disjonctement émotionnelle pour ne pas « allumer » la mémoire traumatique.

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